Aujourd'hui, je suis triste. Je sais, aucune envolée lyrique, une isotopie lexicale relativement peu élaborée, aucun sarcasme, rien d'extraordinaire sur le plan de la rhétorique: je suis triste.
Arrivée à la fac, trempée, crevée, énervée, affamée, je suis à deux doigts de me faire écraser par un conducteur au cerveau atrophié qui a tenté de combler l'immensité du vide intellectuel qui est le sien par l'acquisition d'une voiture reflétant sans conteste la médiocrité de ses goûts et sa conception erronée du "beau". Bourdieu ne me le pardonnera pas.
Peu m'importe, je poursuis. Tout y est: chaîne en plaqué or, casquette à l'envers, lunettes de soleil sur celle-ci et vitre baissée dans le but de nous faire partager la douce mélodie d'un rap regorgeant d'atrocités lexicales, de barbarismes verbaux et de rimes pitoyables. Je n'ai pas pu m'empêcher de lâcher un "putaiinnnnnn!",de le fusiller du regard et j'aurais bien ajouté un "connard!!!" si ses compères, grands philosophes également -cela va sans dire, n'avaient pas montré leurs crocs. Je plains sincèrement ces gens qui n'ont rien pour eux, qui basent leur personne sur l'apparence, la superficialité, et la possession d'un bien matériel. Je plains ces gens qui se complaisent dans leur nullité et qui n'ont jamais rien lu, excepté des magasines automobiles ou pornos, si tant est que l'on puisse parler de lecture pour ces derniers...
J'erre dans les couloirs qui mènent à la bibliothèque, croise deux trois têtes connues, des étudiants intéressés et d'autres sympathiques, mais dont je ne connais même pas le prénom. Où se trouve Mr untel? où est ma directrice? Il est étonnant de constater l'effet que peuvent avoir sur nous les sourires de certaines personnes. Aujourd'hui, elles ne sont pas là.
Au lieu de voir les gens auxquels je tiens, je dois subir l'approche remarquablement hypocrite et malheureusement récurrente d'une horde hispanique juvénile... comment je vais?... si j'ai bien dormi?
Obligée de sourire, ce qui est particulièrement désagréable lorsque l'envie n'y est pas, d'écouter des stupidités, et de répondre à leurs questions qui n'ont pas lieu d'être. Mais la volonté d'étudier est là, c'est déjà bien, ne les blâmons pas... Et puis, qui suis-je pour les critiquer? Pour l'instant, personne.
Les yeux rivés sur l'autoritarisme de Narváez et San Luis, je repense à ce texto et à cette personne, j'aimerais tellement faire quelque chose. Dans ces moments-là, le mythe de la force morale et de l'invincibilité de l'être humain s'effondrent et nous nous sentons complètement démunis face à la tristesse des gens que nous aimons et impuissants face à des événements que nous n'avons jamais contrôlés, que nous ne contrôlons toujours pas et qu'il serait absurde de souhaiter contrôler un jour.
Après un long moment d'inertie, la lutte entre les progressistes-modérés et les démocrates essaie de reprendre le dessus et parvient tant bien que mal à me replonger dans l'étude méticuleuse de l'évolution des forces politiques au XIXème.
- "Ah tiens, regarde!"
Notre charmant professeur d'histoire, très courtisé par une bande de péroxydées en slims qui ont, il faut bien l'avouer, très bon goût en matière d'homme, vient d'entrer dans la bibliothèque. Les Furies se jettent sur lui... les pauvres, si elles savaient... il doit bien rire le soir avec sa moitié! Enfin, 16h, j'esquisse le premier sourire de la journée, il était temps!
Lorsqu'il arrive à s'extirper des griffes des prédatrices, je lui fais un signe et réussis à le faire venir. Une copie à moi traîne dans son sac depuis trop de temps maintenant... Il me la rend et, connaissant son sens de la critique, son opinion à propos du niveau de l'étudiant et son désespoir face à l'intérêt des copies, tout compliment venant de lui est bon à prendre:
"je prends toujours autant de plaisir à vous lire", dit-il en rougissant, gêné, avec cet air si attendrissant et ce sourire angélique. Je comprends pourquoi la grande majorité des filles du groupe de TD est sous son charme. Premier bonheur de la journée, et dû, comme toujours, à l'espagnol et plus précisément, à la reconnaissance de mon travail.
Il s'en va et je repars à trois années-lumière de 1856, je laisse de côté cette joie éphémère et des questions hautement moins existentielles que celles relatives à l'Union Libérale m'assaillissent. Une autre personne me manque. C'est triste à dire mais c'est une réalité.
Vendredi 16 mai 2008